Atelier de recherche « Faire l’ethnographie des changements sociaux », EHESS-CNRS, Paris
PRESENTATION – Les Tuva sont un peuple turcophone de Sibérie du Sud dont le mode de vie pastoral et nomade les amenaient à effectuer des nomadisations saisonnières avec leurs troupeaux. Depuis plus d’un siècle, la société tuva est pourtant marquée par un processus de changement profond de son organisation sociale et de ses repères culturels. Dès les années 1920, les politiques soviétiques de collectivisation et de sédentarisation ont poussé les pasteurs tuva à abandonner leurs yourtes pour s’installer de manière sédentaire dans des villages de piémont souvent créés ex nihilo par les autorités en place. La situation socio-économique désastreuse consécutive aux mesures de libéralisation de l’économie russe après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 n’a fait qu’accélérer la sédentarisation des familles, au point que
la population est aujourd’hui considérée comme majoritairement sédentaire d’un point de vue statistique (Rojo et alii, 2016).
Si la conjoncture économique s’est depuis améliorée, le quotidien des pasteurs tuva reste particulièrement difficile. La République de Tuva apparaît de fait comme la grande perdante de ce moment de crise initial. Son économie productive présente un profil à mi-chemin entre des pratiques soviétiques de production qui perdurent et un marché concurrentiel capitaliste à qui elle n’a quasiment rien à offrir mais dont elle est tributaire pour
la production et l’approvisionnement de la plupart des produits dont elle a besoin. Parce qu’elle transforme profondément les habitats et les modes de vie, la sédentarisation implique
une dépendance croissante des populations à des produits et aux infrastructures issus du monde sédentaire. Paradoxalement, les pasteurs tuva sont pourtant sans cesse confrontés au souci du manque, du fait de pénuries multiples et récurrentes qui affectent tous types de biens et de services essentiels (farine, produits frais, pain, électricité, eau courante, carburant, soins
médicaux, réseau téléphonique, devises…). L’intégration à l’économie de marché devient par conséquent de plus en plus nécessaire à la survie des familles, et ce d’autant plus que le
changement climatique et le surpâturage assombrissent considérablement les perspectives économiques du pastoralisme nomade à moyen terme.

Dans ce contexte, on assiste depuis les années 2000-2010 à une troisième vague de sédentarisation, sous la forme cette fois d’une urbanisation accélérée et volontaire des plus jeunes générations, poussées par leurs parents pasteurs à partir s’installer en ville pour y étudier et y trouver un emploi salarié. Pour ces jeunes, l’insertion dans le milieu urbain fait émerger de nouvelles interrogations quant à la manière de perpétuer la filiation pastorale nomade de leurs ascendants dans un environnement quotidien qui n’a plus rien à voir, à première vue, avec celui des campements de yourtes. La société tuva est donc aujourd’hui engagée dans un mouvement de transformation de grande ampleur, sous la forme d’un passage à bas bruit mais bien réel d’une communauté de producteurs nomades à une société sédentaire composée d’une nébuleuse d’individus consommateurs.
Dans mon travail d’ethnographe, je me saisis précisément des interrogations fondamentales que suscite chez les Tuva ce changement de société pour orienter le pistage des multiples faits discrets du quotidien qui en portent la trace, qu’il s’agisse des structures d’habitat, des normes sociales de comportement, des techniques du corps ou encore des conceptions sociales de la valeur. Ce sont souvent de menus détails qui renseignent le mieux
sur un changement social parfois difficile à identifier dans toutes ses composantes : d’apparence insignifiants, leur aspect apparaît détonnant par rapport aux ethnographies antérieures et ils n’y trouvent du reste pas ou peu d’explicitation. En m’attachant à
ethnographier les multiples échos du changement social au sein de la banalité quotidienne de mes interlocuteurs tuva, je cherche donc à documenter une situation ethnographique particulière tout en répondant à un programme de recherche plus vaste sur les modalités de la transmission culturelle, tel que développé par David Berliner (Berliner, 2018). En tant qu’objet principal et premier de toute réflexion anthropologique, identifier, analyser et comprendre les changements sociaux est bien la raison d’être de l’ethnologie. La question qui se pose est donc moins celle de la pertinence que des moyens à mettre en œuvre pour mener une telle réflexion : comment l’ethnographe se fait-il ethnologue, passant de l’observation de faits bruts à une analyse des changements sociaux en cours ?
A partir de données collectées en République de Tuva en 2018, je montrerai que cette difficulté épistémologique n’est pas insurmontable et que les changements sociaux peuvent effectivement être documentés par une ethnographie adaptée à son objet, c’est-à-dire à la fois multidimensionnelle et exploratoire, extensive par ses différents angles d’observation et intensive dans son degré de précision descriptive. Cette double qualité des données collectées autorise l’utilisation conjointe de différentes méthodes d’analyse (logiciels d’analyse des réseaux appliqués à la parenté, chaînes opératoires appliquées aux techniques, représentations graphiques des espaces de circulation, photographies des intérieurs domestiques…), dont la complémentarité permet finalement de tracer les contours des
changements sociaux en cours et d’en souligner les modalités reconfiguratrices fondamentales. Faire l’ethnographie des changements sociaux appelle en effet l’ethnographe à se faire le récipiendaire des oscillations du passé et du présent mais aussi à rendre compte du regard que portent ses interlocuteurs sur la multiplicité des possibles à venir, traçant ainsi la voie vers une anthropologie prospective des sociétés d’aujourd’hui. »