Communication – « ‘L’Union soviétique, c’était avant. Le temps de la félicité’. Effondrements, approvisionnements critiques et changement de société chez un peuple pastoral nomade de Sibérie(République de Tuva, Fédération de Russie) »

Colloque « Approvisionner en tant de crises »,
MISHA-Université de Strasbourg (Alsace).

PRESENTATION – Les années 1990 sont restées dans les mémoires russes comme une décennie noire après l’effondrement des institutions soviétiques en 1991 et les bouleversements politiques et socio-économiques qui s’en sont suivis. Si aujourd’hui la population russe semble avoir surmonté cette période de crise profonde du pays, il n’en est pas de même pour la plupart des Tuva, un peuple de pasteurs nomades faisant partie des minorités autochtones de Russie. Les pasteurs Tuva des régions montagnardes font face au souci constant du manque : pénurie chronique de biens alimentaires de base (farine, produits frais, pain), ruptures d’électricité, absence d’eau courante, carburant au compte-goutte, anémie des services médicaux, réseau téléphonique en pointillés, arythmie des flux monétaires… Par contraste, la période soviétique apparaît à leurs yeux comme une période d’abondance, véritable “temps de la félicité” selon leurs mots, et ce alors même que l’économie soviétique était pourtant basée sur le rationnement des denrées.

La République de Tuva apparaît de fait comme la grande perdante de la crise initiale de 1991. Son économie productive présente un profil à mi-chemin entre des pratiques soviétiques de production qui perdurent et un marché concurrentiel capitaliste à qui elle n’a quasiment rien à offrir mais dont elle est tributaire pour la production et l’approvisionnement de la plupart des produits dont elle a besoin. Le recours régulier des Tuva au marché chinois via la Mongolie témoigne de cette dépendance aux marchés extérieurs. Les Tuva font également preuve d’une grande inventivité au quotidien pour tenter de pallier les divers manques auxquels ils sont confrontés, grâce à des techniques anciennes de conservation, de récupération, voire de substitution de ce que l’on trouve à ce qui manque. Les liens de parenté jouent enfin un rôle majeur dans l’optimisation économique des relations entre les personnes et les groupes, favorisant localement la cohésion de la communauté tout en établissant une hiérarchie socio-économique nouvelle des individus les uns par rapport aux autres en fonction de ce que les uns offrent et de ce que les autres peuvent ou non proposer en échange.

La notion de crise perd ici son caractère disruptif pour devenir un élément structurant de la vie des personnes, un état de fait permanent où le devenir ontologique du monde apparaît comme dysfonctionnel et pourtant stable dans son propre dérèglement. Le réchauffement climatique, qui réduit d’année en année les périodes de fenaison, pourrait pourtant bien signer le coup de grâce pour un élevage pastoral déjà en souffrance, acculé par la difficulté croissante de fournir aux troupeaux une alimentation suffisante pendant l’hiver et de se prémunir des épisodes de plus en plus fréquents de džut au dégel. De plus en plus d’éleveurs poussent donc leurs enfants à quitter les montagnes pour étudier et trouver un emploi salarié à la ville.

L’approvisionnement est donc un enjeu central pour une société tuva en pleine transformation, passant d’une communauté de producteurs nomades à une société sédentaire composée d’une nébuleuse d’individus consommateurs. Cette communication sera l’occasion de présenter des données ethnographiques inédites collectées en République de Tuva en 2018.