Communication – « Un devenir post-pastoral ? Perceptions plurielles de l’histoire et hybridation des pratiques chez les Tuva de Sibérie du Sud »

Journées d’étude du GDRUS (CNRS 2064), « A la
recherche du temps perçu », Paris.

PRESENTATION – « Les années 1990 sont restées dans les mémoires russes comme une décennie noire après l’effondrement des institutions soviétiques en 1991 et les bouleversements politiques et socio-économiques qui s’en sont suivis. Si aujourd’hui la population russe semble avoir surmonté cette période de crise profonde du pays, il n’en est pas de même pour la plupart des Tuva, un peuple de pasteurs nomades faisant partie des minorités autochtones de Russie. Par contraste avec une situation encore marquée par les difficultés socio-économiques, la période soviétique apparaît à leurs yeux comme un véritable “temps de la félicité” selon leurs mots. La République de Tuva apparaît de fait comme la grande perdante de la crise initiale de 1991. Malgré une souveraineté territoriale retrouvée, son économie productive présente un profil à mi-chemin entre des pratiques soviétiques de production qui perdurent et un marché concurrentiel capitaliste à qui elle n’a quasiment rien à offrir mais dont elle est tributaire pour la production et l’approvisionnement de la plupart des produits dont elle a besoin.

Drapeaux de la République de Tuva sous l’ère soviétique. Source : Wikipédia Commons.

La notion de crise perd ici son caractère disruptif pour devenir un élément structurant de la vie des personnes, un état de fait permanent où le devenir ontologique du monde apparaît comme dysfonctionnel et pourtant stable dans son propre dérèglement. L’auto-production demeure ainsi une dimension essentielle de la vie quotidienne, notamment pour les familles de pasteurs. Le réchauffement climatique, qui réduit d’année en année les périodes de fenaison, pourrait toutefois bien signer le coup de grâce pour un élevage pastoral déjà en souffrance, acculé par la difficulté croissante de fournir aux troupeaux une alimentation suffisante pendant l’hiver et de se prémunir des épisodes de plus en plus fréquents de džut au dégel. Ces épisodes de surmortalité du cheptel sont notamment causés par une pénurie de fourrage à la suite d’une succession combinée d’étés plus arides et d’hivers plus rudes. De plus en plus d’éleveurs poussent donc leurs enfants à quitter les montagnes pour étudier et trouver un emploi salarié à la ville, loin des pâturages.

Tandis que leurs aînés, anciens pasteurs sédentarisés souvent contre leur gré dans des maisons villageoises bâties à la hâte, continuent de se référer à un ensemble de valeurs propres au monde pastoral nomade, ces enfants de pasteurs, nés parfois bien après le basculement de 1991, expriment de nouvelles inquiétudes quant à l’avenir, porteur d’un niveau de vie certes potentiellement meilleur que celui de leurs parents, mais dont les modalités concrètes les menacent d’une perte de leur culture nomade au contact de la ville et de ses usages. Comment s’intégrer à une société de plus en plus urbaine, marquée par des pratiques individualisées de consommation, sans pour autant renier les valeurs d’auto-production et de partage du pastoralisme nomade ?

Cette communication, en prenant appui sur un corpus de données ethnographiques (données de parenté, récits de vie, entretiens, notes d’observation, photographies) collectées en République de Tuva en 2018, permettra ainsi d’interroger l’évolution de la société tuva au regard de sa propre histoire, en interrogeant le lien unissant les différences de perception du temps historique aux modalités d’action des personnes. Je montrerai ainsi que la recherche d’un compromis entre les valeurs attribuées au passé, au présent et au futur aboutit à une hybridation des pratiques au quotidien, ouvrant finalement à un réexamen de la pertinence des notions de théorie de la perception du temps telles que développées par Reinhard Koselleck et François Hartog à propos des cultures occidentales. »