Journée d’étude des doctorants de l’EPHE (en ligne)
EXTRAIT – « La sédentarisation des populations de pasteurs nomades implique […] un changement d’habitat qui va de pair avec une transformation – au moins partielle si ce n’est totale – de leur mode de vie : avec leurs nouvelles structures d’habitation, leur espace domestique, leurs activités quotidiennes, leur motricité se transforment également. La sédentarisation des populations nomades modifie-t-elle aussi leurs manières de se représenter le monde ?
Il faut ici d’emblée distinguer ce qui relève du contenu des représentations partagées par une population donnée et ce qui relève, selon les termes de Philippe Descola, des schèmes collectifs de la pratique (Descola, op.cit.), soit la manière dont une société produit une matrice inconsciente de raisonnement à même de formaliser dans la pratique un contenu de représentation donné. Cette fabrique de représentations opérationnelles est généralement le fruit d’une transmission culturelle d’une génération à une autre qui s’insère inconsciemment dans les pratiques quotidiennes. Dans le cas de l’espace, on peut décomposer ce processus de formalisation en fonction de ce qu’il s’attache à traiter prioritairement, en distinguant ce qui relève du territoire réel (l’objet de représentation), ce qui relève plutôt de la carte mentale (la représentation de l’objet) et ce qui relève de la pratique spatiale (les schèmes collectifs des usages de l’espace).

On touche donc ici aux modalités culturelles des usages de l’espace. Dans le champ de la cognition spatiale, les travaux en psycholinguistique de Stephen Levinson et de son équipe partent d’un constat similaire d’une diversité des usages et des représentations de l’espace en fonction des cultures linguistiques des populations dans le monde. Levinson développe en effet une typologie des “cadres de référence spatiaux” (spatial frames of reference) utilisés par les êtres humains en fonction des sociétés étudiées pour se représenter l’espace et s’y orienter. Si les recherches actuelles se sont principalement intéressées à la corrélation existant entre la prédominance d’un cadre de référence spatial et la logique indexicale de la langue dominante dans une population donnée, plusieurs autres pistes restent encore à explorer. Les travaux de Levinson et son équipe posent ainsi implicitement la question de savoir quelle pourrait être l’incidence du mode de vie sur la manière dont les personnes se représentent l’espace à l’aide d’un cadre de référence plutôt qu’un autre : en Occident par exemple, notre cadre de référence dépend de “directions basées sur l’opposition gauche-droite par rapport à l’observateur, [et celle-ci] est construite dans notre environnement culturel de bien des façons : la directionnalité de l’écriture, le côté duquel on circule, la nature des directions d’itinéraires, les asymétries égocentriques des meubles, des dispositions de table, des portes et ainsi de suite” (Levinson, 2004 : 112). Il faut pourtant se garder de voir dans cette diversité des cadres de référence spatiaux la seule conséquence d’un déterminisme à sens unique. Levinson souligne en effet qu’on retrouve la même préférence pour un schème plutôt qu’un autre chez des populations diverses vivant dans des environnements très différents. Surtout, le passage d’une population d’un mode de vie à un autre, du fait par exemple de son urbanisation, ne signifie pas nécessairement l’abandon de son cadre de référence spatial antérieur (Levinson, 2004 : 241). Autrement dit, un changement de mode de vie donne plutôt lieu à des phénomènes de coprésence voire d’hybridation de différents systèmes de représentation de l’espace.
Pour poursuivre cette réflexion, je m’appuierai ici sur des données ethnographiques collectées en 2018 auprès de populations tuva de la région de haute montagne de Möŋgün Tajga. Cette région est située en République de Tuva, un territoire autonome de la Fédération de Russie, limitrophe de la République d’Altaï à l’Ouest, de la République de Khakassie au Nord et de la Bouriatie à l’Est. Sa frontière méridionale se superpose à la frontière que partage la Fédération de Russie avec la Mongolie (voir Figure 1). Bien qu’en contact avec le territoire mongol voisin, la région de Möŋgün Tajga, située à l’extrémité sud-ouest du territoire de la République, apparaît à bien des égards comme une zone géographique d’autant plus isolée que le climat y est rude et le relief très montagneux, avec un point culminant à plus de 4000 mètres d’altitude. D’une superficie d’environ 4400 km² pour seulement 5661 habitants en 2010, la densité de population y est très faible (1,3 habitant par km² en 2010) avec seulement deux villages : Mugur Aksy, chef-lieu de la région, et Mögen Büren (officiellement Kyzyl-Haja), plus modeste. »
En lire davantage : (77) Déclin du mode de vie pastoral et résistance des schèmes spatiaux nomades chez les Tuva sédentarisés de Möngün Tajga (République de Tuva, Sibérie du Sud)