Cours libre de Bernard Traimond
Le titre que j’ai choisi pour cette intervention fait référence, de manière quelque peu détournée, à un ouvrage de Bertrand Hell, Entre chien et loup. Faits et dits de chasse dans la France de l’Est, publié en 1985. Ce livre est tiré de sa thèse mais c’est surtout une magnifique ethnographie de la chasse à la pirsch dans l’Est de la France. La pirsch est une chasse d’approche du cerf impliquant des leurres notamment auditifs et olfactifs et plus largement une imitation comportementale du cerf en rut. Le sous-titre du livre est explicite quant à l’objet de l’étude : il s’agit de démêler les imbrications permanentes entre ce que font et éprouvent les chasseurs à de l’Est de la France et ce qu’ils en disent. Les groupes de chasseurs y apparaissent unis par le partage de référents communs explicites et objectivables, à la fois pragmatiques (techniques de pistage, de leurre, de camouflage, d’imitation biomimétique etc.) et discursifs (le genre canonique des histoires de chasse) et symboliques (comme le motif du sang sauvage, auquel Bertrand Hell consacrera d’ailleurs son ouvrage majeur, Sang noir. Chasse, forêt et mythe de l’homme sauvage en Europe.
Toutefois, les chasseurs aux engins que j’ai rencontrés dans le cadre de ma thèse – et ceci est vrai en vérité de tous les chasseurs que je peux côtoyer, qu’ils chassent aux engins ou non – ne se définissent pas seulement par ce qu’ils font ou ce qu’ils en disent mais aussi par un élément récurrent de leur manière d’être, beaucoup plus difficile à pister et à retranscrire, souvent laissé de côté ou mal compris, à savoir la place que prend le non-dit dans l’articulation de leurs relations sociales.
Le non-dit recoupe à la fois ce qui occulté, omis, caché, transformé à dessein et peut parfois se rapprocher du mensonge, sans pour autant s’y réduire ; ce qui peut être dit à certaines personnes mais pas à d’autres, en présence de certaines personnes mais pas en présence d’autres ; ce qui est dit sans être vraiment dit, à demi-mots ou après-coup ; ce qui est dit enfin sans passer par une communication linguistique, et qui inclue aussi une bonne partie de la communication entre les humains et les autres qu’humains, qu’il s’agisse ici pour un chasseur de s’adresser à sa proie ou à son animal auxiliaire éventuel.
A travers ces différentes modalités d’existence du non-dit, on constate donc que, sur le terrain, il ne s’agit pas seulement d’une manière détournée de parler de ce dont on ne peut pas ou ne veut pas parler, mais bien d’un régime de communication en soi.
Je voudrais donc poser ici deux questions à la fois distinctes et interdépendantes : comment le non-dit s’articule-t-il aux faits et aux dits de chasse ? Quel savoir-faire ethnographique son enregistrement requiert-il ? Et quel savoir ethnologique peut-on en retirer ?
25 février 2026, 18h00, Université de Bordeaux, campus Victoire, salle des séminaires. Entrée libre et gratuite.
