Tribune – « En quoi le fusil vaudrait-il mieux que des filets non létaux ? »

Le Chasseur français, n°1547, p. 9

« Je me souviendrai longtemps des yeux azur de Jacques lorsqu’il sifflait l’alouette du haut de ses 89 ans. Lui se souvenait l’avoir chassée en famille aux pantes pour la vendre et rapporter à la maison un peu de cet argent qui manquait tant. Les femmes en cuisinaient aussi à la saison et tous s’en régalaient après des mois de disette. « C’était un don du ciel ! », me répétait-il. Jacques est mort depuis. Il incarnait une chasse qui s’est inventée un peu partout dans les campagnes, qui a su faire des oiseaux des alliés familiers et qui part du principe qu’il faut bien, pour vivre, « tuer ce que l’on mange ». L’amélioration des rendements agricoles, l’élévation des niveaux de vie et l’institutionnalisation de la chasse sur le modèle bourgeois d’une pratique désintéressée ont changé la donne : aujourd’hui, on chasse par choix, plus que par nécessité. L’éthique locale s’y est adaptée, en préconisant de « manger ce que l’on tue » en famille ou entre amis. La pratique a donc changé de signification sociale mais son rôle demeure structurant dans l’économie des sociabilités rurales : elle continue de réunir les gens autour d’un environnement vivant et nourricier. Or, les trois chasses aux filets de l’alouette et de la palombe qui subsistent encore sont aujourd’hui menacées d’extinction légale : il suffirait de leur substituer le fusil. Mais en quoi le fusil – blessant, dangereux et polluant – vaudrait-il mieux que des filets non létaux et à l’empreinte carbone proche de zéro ? »

Une palombière aux pantes landaise. Photographie LF, novembre 2022.