Publication – Revue Billebaude n°24, « Belval, forêt laboratoire »

En février dernier, je me suis rendue au domaine de Belval à la demande de la Fondation François Sommer pour quelques jours. J’ai été chargée d’y mener une courte enquête ethnographique sur celles et ceux qui font la vie de ce lieu et les projets qui l’entourent.

En arrivant dans les Ardennes en plein hiver, j’y ai retrouvé une part des sensations de mon enfance germanique, celles d’une humidité presque métallique et d’une froidure enivrante, d’une luminosité singulière aussi, sourde et basse, et qu’on ne trouve pas partout.

J’ai beaucoup appris durant ces quelques jours d’hiver passés au domaine de Belval. Le lieu est isolé mais pas vide : des gens vivent à ses abords et y travaillent ; des oiseaux y nichent ; des sangliers, des cerfs, des chevreuils s’y camouflent ; des martres et des renards s’y logent ; des abeilles y butinent à la saison. Quelqu’un un jour m’avait dit qu’il y régnait une ambiance monacale, celle d’un monastère en pleine nature. Ce n’est pas faux : Belval est un lieu de dépouillement.

J’y ai eu de riches échanges, avec des gestionnaires passionnés, des naturalistes chevronnés mais aussi des gens simples, qui savent couper du bois ou réchauffer de grandes marmites pour les invités du lieu. J’ai aimé errer près du Grand Etang, m’imiscer dans la cabane Sommer, approcher des aigrettes, suivre la trace de chevreuils. J’y ai appris bien des choses, sur la sylviculture à couvert continu, sur l’équilibre forêt-gibier, sur la traque-affût, sur l’histoire de la Fondation. Loin d’un portrait parfaitement lisse, j’y ai découvert l’existence de débats profonds sur le bien-fondé de l’action humaine vis-à-vis de l’environnement. Les changements d’orientation du domaine de Belval, tout comme les débats qui l’entourent encore aujourd’hui, suivent ainsi de près l’évolution des conceptions contemporaines du vivant. Dans la solitude, j’y ai aussi maturé des sensations plus difficiles à décrire, vu s’agencer confusément des réflexions diffuses glanées au gré de mes pas et de mes rencontres.

De cette expérience, j’ai tiré trois articles publiés dans le dernier numéro hors-série de la revue Billebaude, « Belval, forêt laboratoire ». Un premier article dresse le portrait d’un lieu habité et complexe, où se nouent spontanément des discussions passionnantes sur le sauvage et le domestique, sur l’humain et les autres qu’humains. Ces discussions recoupent en partie des différences sociales et culturelles dont émergent différents univers de sens et de pratique de « la nature » : il n’existe pas une seule nature, mais une pluralité de définitions de ce que ce mot pourrait recouvrir, en fonction des personnes, des sociétés et des contextes ; en un mot, « la nature n’existe pas », pour reprendre une salve bien connue de Philippe Descola astucieusement mise en image par Alessandro Pignocchi.

Image tirée de : Alessandro Pignocchi, 2019. La Recomposition des Mondes. Paris : Seuil.

Un deuxième article rend compte des évolutions en cours des techniques de chasse collective au grand gibier. La traque-affût, d’inspiration germanique et réputée à la fois sûre et efficace, est en effet considérée par beaucoup – à commencer par le Sénat – comme l’avenir de la battue, notamment celle aux chiens courants ; ses défenseurs se heurtent pourtant à de vives oppositions. Cette conflictualité plus ou moins latente démontre a minima la nécessité d’instaurer un espace de dialogue sincère entre les différentes composantes sociales et culturelles des milieux cynégétiques. Enfin, je reviens dans une dernière contribution sur l’importance du site de Belval pour les sciences naturalistes de la région.

Ce hors-série est bien plus riche encore. Il reste malheureusement difficile à trouver : il serait en vente à la librairie du Musée de la Chasse et de la Nature à Paris.