Publication – « Oiseleurs en temps d’extinction. Les ‘chasses traditionnelles’ en France et leurs écosystèmes »

avec Charles Stépanoff, Tiffany Chérix Dorsaz, et Gabriel Tropini, Revue d’ethnoécologie [En ligne], 24

Cabane (alaoudère) d’un chasseur d’alouettes aux pantes (chioulayre). Landes. Crédit : C. Vidal.

EXTRAIT –  » Notre planète connaît deux érosions simultanées : celle de la diversité biologique de ses espèces et celle de la diversité culturelle de ses modes de vie. Des études récentes ont montré que ces deux types d’effondrement dérivent de causes similaires : remplacement d’une variété de modes de subsistance locaux par une exploitation extractiviste des ressources du fait du colonialisme et de l’industrialisation agricole (Ellis et al. 2021, Fletcher et al. 2021). Ces transformations entraînent perte des savoir-faire traditionnels, homogénéisation des écosystèmes et disparition des espèces, des extinctions multiformes manifestant un même déclin de la diversité bioculturelle (Maffi & Woodley 2012, Fletcher et al. 2021).

Des recherches associant anthropologie et sciences de l’environnement ont mis en évidence la résilience de pratiques vivrières de communautés locales fondées sur des réseaux de subsistance diversifiés, sources d’autonomie alimentaire et d’hétérogénéité écologique offrant un habitat à de nombreuses espèces (Ruiz-Mallén & Corbera 2013, Crabtree et al. 2019). Décrire l’impact des populations locales seulement en termes de prélèvement et de pression anthropique sur une nature supposée extérieure et vierge est inadapté puisque ces communautés y jouent un rôle écologique fonctionnel contribuant à façonner des écosystèmes résilients dans la longue durée (Bliege Bird et Nimmo 2018). Ces recherches s’inspirent de la « théorie de la construction de niche », selon laquelle l’environnement n’est pas un arrière-plan figé, mais le résultat émergeant d’une interaction constante entre les êtres vivants qui l’habitent, renforcée par des boucles de rétroaction (Odling-Smee et al. 2013). Ainsi les pratiques des peuples chasseurs-cueilleurs agissent sur les écosystèmes en modifiant les communautés végétales, en dispersant des graines et en entretenant des milieux attractifs pour le gibier par des feux contrôlés (Smith 2011). Du fait du rôle fonctionnel central des communautés locales dans les écosystèmes, le déclin de leurs pratiques de subsistance peut entraîner une fragilisation des réseaux écologiques et des disparitions d’espèces (Crabtree et al. 2019). Plutôt que d’étudier séparément écosystèmes naturels et systèmes socioculturels, une approche holistique en termes de systèmes socio-écologiques permet de mieux saisir la complexité des co-évolutions humains-milieux dans lesquels phénomènes culturels, écologiques et biologiques sont inextricablement entrelacés (Cote & Nightingale 2012).

On a ainsi montré en Australie que les populations de varans et de kangourous sont paradoxalement plus nombreuses là où ces animaux sont chassés par les Aborigènes. En effet, les feux aborigènes créent une mosaïque écologique favorable à ces espèces. L’impact positif de la pratique de la gestion des milieux dépasse l’impact négatif des prélèvements de chasse (Bliege Bird et al. 2013, Codding et al. 2014).

En matière de protection de la nature, ces nouvelles approches incitent à mieux intégrer les savoirs écologiques traditionnels (Traditional Ecological Knowledge TEK) et les pratiques autochtones et à développer des politiques de conservation fondées sur les communautés (community-based conservation) (Ruiz-Mallén & Corbera 2013, Molnár & Babai 2021). Ce modèle entend décoloniser un idéal de « nature sauvage » (wilderness) imposé par les gouvernements et les élites coloniales, impliquant souvent la criminalisation des pratiques locales qualifiées de « braconnage » (Plumwood 2003, Jacoby 2021, Coetzee et al. 2022). Les politiques de conservation ont pu en effet avoir des effets négatifs sur la diversité bioculturelle en restreignant l’accès des peuples autochtones et des communautés locales à leurs ressources (Lyver et al. 2019). L’enjeu serait désormais moins de défendre les bébés phoques contre les chasseurs inuit que de soutenir les phoques et leurs chasseurs contre la destruction de leur habitat et de leur forme de vie menacés par des bouleversements bioclimatiques venus d’ailleurs (Strandsbjerg 2020).

5En Europe, les politiques centralisées d’intensification agricole et de réorientation des productions vers les marchés mondiaux ont également entraîné une érosion brutale de la biodiversité, des savoirs écologiques et de la souveraineté alimentaire des communautés locales (Jongman 2002, Agnoletti 2014, Barthel et al. 2013a). Pourtant, les changements de perspective théorique évoqués ci-dessus ont encore peu de résonance en Europe, où les débats publics et les conflits judiciaires concernant les pratiques autochtones d’exploitation des ressources sauvages continuent d’opposer de façon dualiste « défense de la nature » contre « défense des traditions culturelles » comme deux univers aux intérêts contradictoires. C’est particulièrement vrai des controverses concernant les pratiques rangées sous le nom de « chasses traditionnelles ». Ces techniques d’oiselage, très présentes en Méditerranée, ont été illégalisées ces dernières décennies dans la plupart des États, suscitant de nombreux conflits entre populations locales, organisations de protection de la nature et autorités politiques en Espagne (Murgui 2014), au Portugal (Fairbrass et al. 2016), en Italie (Barca et al. 2016), à Malte (Falzon 2008), en Grèce (Karris et al. 2020) ou à Chypre (Jenkins et al. 2017). Dernièrement en France, décisions gouvernementales et judiciaires ont rendu illégaux la capture des grives aux gluaux en Provence (2020), celle des alouettes aux matoles et pantes dans le Sud-Ouest et celle des grives et vanneaux à la tenderie dans les Ardennes (2022). La tolérance préfectorale dont bénéficiait le piégeage de l’ortolan dans les Landes a cessé en 2017. Signe de l’attachement local à ces pratiques bien au-delà du nombre de leurs pratiquants, en septembre 2021 des manifestations de protestation ont rassemblé 40 000 personnes dans différentes villes de France.

L’oiselage ou pratique aviceptologique, selon le terme de Bulliard qui en fit l’inventaire méthodique (Bulliard 1778), désigne des modes de captures d’oiseaux sans arme, fondés sur des techniques préindustrielles et des matériaux peu coûteux, souvent autoproduits : filets, glus, pièges-cages, collets et trébuchets en sont les principaux instruments, connus chez de nombreuses populations sur tous les continents et décrits dès l’Antiquité (Mérite [1942] 2011, Bahuchet & Pujol 1975, Dalla Bernardina 2013, Kimpouni et al. 2014).

7Alors que les pratiques d’oiselage font en France l’objet de controverses depuis plus d’un siècle, il n’existe pas de synthèse scientifique à leur sujet. Des enquêtes ethnographiques ciblées sur des pratiques régionales ont mis l’accent sur les savoirs locaux et la sociabilité (Jamin 1979, Bonnet 1984, Fortier 2005, Baticle 2017) ou sur la notion de « tradition » (Piana 1984, Geny-Mothe 2003). Les publications des biologistes touchant à l’oiselage se limitent à la quantification des populations d’oiseaux et des captures (Brochet et al. 2016, Jiguet et al. 2019). Le suivi des populations européennes indique que les espèces capturées sont souvent en déclin, parfois sévère comme pour le bruant ortolan et l’alouette des champs, ou plus modéré pour les grives et le vanneau huppé, tandis que le pigeon ramier (palombe) est en hausse. D’autres études portent sur l’efficacité des méthodes de lutte policière, militaire ou pédagogique contre des pratiques qualifiées au niveau européen de « wildlife crime » (Ferns et al. 2022, Murgui 2014, Silva et al. 2018). On ne dispose pas d’études écologiques évaluant de façon globale l’impact fonctionnel de l’oiselage dans les écosystèmes locaux en termes d’habitat et non seulement de prélèvement.

C’est pour tenter de combler ces lacunes et alimenter la réflexion sur le plan empirique et théorique que nous avons entrepris une première étude ethnoécologique en éclairant de l’intérieur les mondes des oiseleurs selon une perspective holistique couplant approches socioculturelle et écologique. Les pratiques aviceptologiques ont-elles un rôle fonctionnel dans la dynamique des socio-écosystèmes ? Quelle est la place de l’oiselage dans la transmission des savoirs écologiques et des liens affectifs, sensoriels et alimentaires des communautés locales à leur milieu vivant ? Quelle cosmologie anime l’oiselage et pourquoi se heurte-t-elle historiquement à d’autres conceptions des rapports humains-nature ?

Sans pouvoir prétendre à l’exhaustivité, cet article situe d’abord les pratiques d’oiselage dans leur contexte historique et juridique français avant de donner un aperçu des principales techniques actuelles et de leurs relations avec leurs biotopes. Il documente ensuite les formes de communication avec les oiseaux, ainsi que la vie dans les cabanes et les réseaux de circulation de savoirs et de nourriture alimentés par l’oiselage. L’article aborde enfin l’antagonisme entre protecteurs de la nature et oiseleurs et le sentiment d’humiliation de ces derniers. »

Pour en lire davantage : Oiseleurs en temps d’extinction