Colloque « Le centenaire des Fédérations de chasseurs ». Université de Lille, Nord.
EXTRAIT – « Au printemps 1924, Le Chasseur français publie dans sa rubrique « Lettre ouverte » un étonnant échange de correspondance entre deux « braconniers » de Charente Maritime. L’un d’eux, dénommé Barnichou, écrit : « Je viens de lire l’arrêté de M. le Préfet sur la fermeture de la chasse. Crois-tu si nous en avons de la veine, la chasse est encore permise cette année pour une raison ou pour une autre jusqu’au 31 mars. Tu sais combien j’ai tremblé, il y a quelques mois, lorsque j’appris la création à Saintes d’une fédération départementale, je croyais notre carrière finie […] Aujourd’hui c’est fait. Il est là le bienheureux arrêté [préfectoral] qui va nous permettre de nous livrer sans crainte à notre commerce favori. […] Le Président de la Fédération de Jonzac en fait une tête !!! C’est déjà pas beau à l’ordinaire, mais si tu le voyais maintenant qu’il est hors de lui, tu en mourrais de rire. […] Je ris aux anges, mon pauvre ami, en songeant aux bonnes parties de chasse que nous allons faire aux dépens de ces sociétés de chasse qui ont versé beaucoup d’argent pour… notre plaisir. Que bénit soit M. le Préfet. Pourtant, un léger nuage obscurcit ma joie. Le mécontentement de tous les chasseurs, Sociétaires ou non Sociétaires, est là. On parle de pétition générale, de démarches faites en haut-lieu par des hommes politiques, tout ceci me gêne, et j’aurais encore peur, mais je reprends bien vite confiance en pensant à ce brave, à ce dévoué, à cet excellent, à cet inénarrable Préfet, auquel j’envoie, tout comme à toi, en terminant cette lettre, mes cordialités les meilleures ». Et son camarade de lui répondre, dans une lettre parue deux mois plus tard : « Crois-moi Barnichou, […] méfions-nous de cette sale fédération ».
Evidemment parodique, cette correspondance fictive poursuit un but polémique en opposant d’une part l’honnête chasseur au vil braconnier, d’autre part la lucidité des sociétés de chasse à la compromission du préfet et à la faiblesse politique de la fédération. Ces deux textes illustrent donc bien l’accueil en demi-teinte que les sociétés de chasse réservèrent aux vingt-six fédérations nouvellement créées en 1923, incapables de s’opposer à la mainmise préfectorale sur la réglementation et la police de la chasse et qui pourraient bien, afin d’asseoir leur propre pouvoir, s’opposer elles aussi aux sociétés de chasse locales.

Fondées en tant qu’associations loi 1901, les fédérations de chasseurs résultent de la combinaison de plusieurs processus d’évolution à la fois du monde de la chasse et de la société française depuis le milieu du XIXe siècle. D’un point de vue juridique, la loi de 1844 sur la chasse était censée aboutir à une certaine homogénéisation des activités cynégétiques à l’échelle nationale, sur le modèle bourgeois d’une chasse conditionnée dans son principe par la préservation des intérêts agricoles et subordonnée dans ses formes au jeu de la distinction sociale. La loi n’abolit toutefois pas les différenciations territoriales héritées de l’histoire et de la jurisprudence locale en la matière, bien au contraire : sur le plan de son application, elle ne rend que plus tangible les antagonismes, notamment entre les régions centrées autour du Bassin parisien, cœur historique de l’ancien domaine royal et celles, essentiellement méridionales, qui ne furent annexées que tardivement au royaume de France, auxquelles s’ajoute encore après 1918 le cas particulier de la chasse en Alsace et en Moselle où, en matière de droit, la tradition germanique prévaut.
En outre, la France connaît sur cette même période une augmentation notable du nombre de chasseurs, à laquelle la loi de 1844 n’est d’ailleurs pas étrangère, même s’il ne s’agit pas du seul facteur de diffusion de la pratique : alors qu’en 1830, 44 000 permis de chasse étaient délivrés à l’échelle nationale, ce sont près de 820 000 permis délivrés en 1920 et 1 600 000 en 1930. Parallèlement à cette évolution, à moins qu’il ne s’agisse d’un de ses corollaires, les premières remises en question du bien-fondé de la chasse font leur apparition dans le débat public. La majorité des critiques de l’époque émanent de chasseurs aisés pour qui la conception légitime de leur pratique procède d’une hiérarchisation des modes de chasse sur le plan moral : leurs critiques rejoignent alors celles qui animent les débats parlementaires sur la chasse et qui concernent à la fois le statut attribué à certaines espèces de gibier, notamment les oiseaux dits à l’époque « utiles » à l’agriculture, et certains modes de chasse, en particulier les chasses d’origine paysanne pratiquées sans armes à feu, véritable vivier de braconniers et de malandrins en tous genres aux yeux de leurs détracteurs. L’univers social de la chasse en France est de fait singulièrement diversifié, si ce n’est hétérogène, et on y retrouve les mêmes facteurs de division que dans le reste de la société française : catégories socio-économiques, statuts juridiques, clivages politiques, particularismes locaux, différenciations culturelles et linguistiques, répertoires symboliques, réminiscences historiques font émerger des mondes sociaux variés dont les distinctions se reflètent au sein même de l’éventail des pratiques cynégétiques françaises. Secondairement, un autre champ de critiques remet plus fondamentalement en cause le principe même de la prédation à partir de considérations philosophiques et morales. On a alors plutôt affaire à des personnes faisant partie des couches bourgeoises et cultivées de la société de l’époque. Dans ce contexte, les syndicats de chasseurs se multiplient à l’échelle locale dès la promulgation de la loi sur les associations sous le Second Empire, dans le but d’organiser collectivement les pratiques de chasse locales et de défendre leurs intérêts auprès de la préfecture, à qui l’essentiel de la gestion réglementaire de la chasse est alors confiée. […] »
Pour en lire davantage : (78) Regards historiques et sociologiques sur les fédérations des chasseurs