Colloque jeunes chercheurs international « Animaux proches, animaux distants : une histoire entre collectifs et
individus de la Préhistoire au XXIe siècle », Université Toulouse 2 – Jean Jaurès.
EXTRAIT – « Objet récurrent de controverses, l’élevage incarne à lui seul toute l’ambivalence d’une sensibilité occidentale prise en tenaille entre l’insensibilité et l’hypersensibilité à la souffrance animale. De fait, les débats médiatiques sur ces questions sont révélateurs d’une conception morale de la relation homme-animal qui oppose schématiquement l’exploitation inique d’un modèle industriel productiviste à la coopération harmonieuse d’un modèle familial paysan.
D’un point de vue historique, l’évolution des rapports aux animaux d’élevage en Occident participe d’un mouvement systémique de transformation des sociétés occidentales contemporaines. Dès le XVIIIe siècle, la division des sociétés en classes fonctionnelles s’accompagne d’un souci de « civilisation des mœurs », entraînant l’invisibilisation croissante de la violence exercée envers les animaux. A partir du milieu du XIXe siècle, sous l’influence de la philosophie rationaliste des Lumières et des mouvements physiocratiques, la zootechnie naissante formalise et légitime scientifiquement l’objectivation comptable de l’élevage commercial. Dans la définition qu’en donne Jocelyne Porcher, le système de production de animale actuel n’a plus rien à voir avec l’élevage à proprement parler : il ne s’agit plus d’une dynamique relationnelle de travail entre des êtres humains et des animaux autres qu’humains, mais bien plutôt d’un système de domination utilitariste et techniciste reposant à la fois sur la dépréciation ontologique des animaux d’élevage en tant qu’êtres vivants et sur la dévalorisation des éleveurs et des salariés d’élevage au sein de la hiérarchie sociale du travail.
En modifiant la variable animale de l’équation, les travaux de Séverine Lagneaux tempèrent cette interprétation : au cœur des élevages laitiers de Wallonie, les éleveurs entretiennent en effet un rapport complexe non seulement à leurs bêtes mais aussi aux machines informatisées qui les secondent. Bien que gérées informatiquement en tant qu’agents premiers de la production, les vaches laitières n’en restent pas moins des animaux sensibles aux yeux des éleveurs. La relation d’affection qui les attache à leurs vaches attache aussi les vaches à leurs éleveurs, au point que les dispositifs informatisés initialement prévus pour se substituer à la main de l’éleveur sont régulièrement contournés dans la pratique.
Cette ethnographie mitige donc la vision exclusive qui fait de « l’élevage industriel » un oxymore par nature. En soulignant la permanence de relations dialogiques entre les éleveurs laitiers et leurs vaches malgré l’industrialisation de la production, Séverine Lagneaux s’écarte des schémas évolutionnistes et met en lumière l’aspect éminemment composite et mouvant du naturalisme cosmologique occidental. L’approche symétrique des cultures humaines et animales contribue aussi à redistribuer les cartes du débat : la transformation des formes d’organisation des activités d’élevage n’implique pas nécessairement un changement de nature absolument radical des relations entre les humains et les animaux. Surtout, elle invite à approfondir la réflexion en s’interrogeant sur le rôle que jouent les techniques, et en particulier les techniques du corps, dans l’établissement de configurations relationnelles et sensorielles originales entre les éleveurs et les animaux qu’ils élèvent.
En Sibérie du Sud, la République de Tuva est aujourd’hui confrontée à une transformation sociétale de grande ampleur : l’émergence en cours d’une société de consommation et la tertiarisation encore partielle mais croissante de l’économie tuva reconfigurent en profondeur les modes de vie et interrogent la place du pastoralisme en tant que référence culturelle partagée. Les Tuva constituent en effet une société sibérienne turcophone dont les fondements de la subsistance et de l’organisation sociale reposaient historiquement sur l’élevage pastoral nomade. Du fait de la collectivisation du bétail et de la sédentarisation forcée des populations nomades, la domination soviétique sur la région dès les années 1920 a cependant profondément transformé le lien jusque-là intrinsèque qui existait entre le mode d’élevage pastoral pratiqué par les Tuva et leur mode de vie nomade. Après la fin de l’URSS en 1991, l’effondrement des institutions politiques, économiques et sociales a entraîné à Möngün Tajga la privatisation des structures de production tout en accentuant la dynamique de sédentarisation des populations nomades. D’un point de vue statistique, la société tuva est aujourd’hui majoritairement sédentaire et l’élevage ne représente plus qu’un secteur secondaire de l’économie de la République. Est-ce à dire que les normes de la pratique propres au pastoralisme nomade cèdent uniformément la place à de nouvelles manières de faire société avec les animaux ?

Dans la région montagneuse de Möŋgün Tajga, à la frontière russo-mongole, quelques familles d’éleveurs pratiquent encore le pastoralisme nomade, tandis que dans les villages, de nombreuses familles sédentarisées conservent des animaux pour leur propre consommation sans qu’ils ne représentent pour autant une source première de subsistance. De fait, malgré l’introduction de nouvelles normes de la pratique par les zootechniciens soviétiques, l’élevage tuva reste encore principalement organisé en petites structures familiales de production et le modèle industriel productiviste tel qu’il prédomine en Occident n’y existe que de manière ponctuelle.
A partir de données ethnographiques collectées durant l’été 2018 dans la région de Möŋgün Tajga, il s’agira donc de comparer les modalités relationnelles entre humains et animaux selon qu’il s’agit d’un élevage pratiqué par des familles de pasteurs nomades ou semi-nomades vivant dans la steppe ou bien par des familles d’éleveurs sédentaires installées au village. Toutefois, comparer termes à termes les modes d’élevage en fonction des espaces où ils ont lieu aboutirait à une schématisation réductrice vis-à-vis des réalités qui, malgré leurs différences, les unient. On cherchera donc plutôt à souligner d’abord les traits les plus saillants de leur caractérisation réciproque, ce qui permettra de dégager dans un troisième temps les lignes de force qu’ils partagent dans leurs manières de faire communauté avec les animaux, notamment au regard de l’expérimentation zootechnique entamée par le sovkhoze principal de la région. Par souci de symétriser la réflexion, si l’influence de la sédentarisation sur les relations qu’entretiennent les éleveurs à leurs animaux sera abordée, il faudra également s’intéresser à la manière dont les animaux s’adaptent aux reconfigurations contextuelles et relationnelles des pratiques d’élevage. »
Cette communication a été publiée dans l’ouvrage : Clément Birouste, et al. (dir.), Coexister avec les animaux. Une histoire des communautés hybrides (Préhistoire-XXIe siècle). Valenciennes : Presses universitaires de Valenciennes, p.183-200.